Marchés des changes - Bilan 2023 et perspectives pour 2024

Les marchés des changes sont les plus importants et les plus liquides de toutes les classes d’actifs au monde, principalement en raison des volumes élevés générés par les différents acteurs du marché, des traders particuliers aux entreprises, en passant par les banques commerciales et d’investissement, les hedge funds et d’autres institutions. Selon l’Enquête triennale des banques centrales de la Banque des règlements internationaux (BIS) en avril 2022, le volume quotidien moyen des transactions sur les marchés des changes de gré à gré (OTC) s’élevait à 7,5 billions de dollars, en hausse de 14 % par rapport aux 6,6 billions de dollars d’avril 2019.

Compte tenu des enjeux pour les investisseurs, examinons les performances des marchés des changes en 2023 dans un contexte macroéconomique incertain, marqué par des taux d’intérêt élevés et des tensions géopolitiques accrues. Nous nous pencherons ensuite sur les perspectives pour 2024.

Marchés des changes en 2023

Les restrictions liées à la pandémie ont été levées au début de 2023, permettant aux employés de retourner au travail et aux familles de profiter de l’extérieur, dans les restaurants et les centres commerciaux, et de partir en vacances. Toutefois, l’économie mondiale a continué d’être tourmentée par l’inflation, en partie due au conflit entre la Russie et l’Ukraine, poussant les banques centrales à prolonger les hausses de taux d’intérêt jusqu’à des niveaux inédits depuis plusieurs décennies, bien avancés dans le troisième trimestre, malgré la menace d’une récession imminente.

Voici quelques-uns des principaux thèmes de 2023 et leur impact sur les devises.

  1. Une inflation persistante 

L’un des principaux défis auxquels les gouvernements et les banquiers centraux du monde entier ont été confrontés était l’inflation persistante, apparue pendant la pandémie et qui s’est prolongée en 2023. Cependant, les interventions massives des banques centrales du monde entier, qui ont relevé agressivement les taux d’intérêt, ont contribué à faire reculer l’inflation par rapport à ses sommets de 2022, faisant perdre du terrain au dollar américain face aux autres grandes devises. Même si l’inflation a régulièrement baissé au cours des derniers mois, elle reste supérieure à la fourchette cible de la plupart des banques centrales du monde.

Selon l’OCDE, l’inflation en glissement annuel dans les pays de l’OCDE, mesurée par l’indice des prix à la consommation (IPC), est passée à 5.7% en juin 2023, contre 6.5% en mai, puis a continué de baisser à mesure que la fin de 2023 approchait.

En novembre, l’inflation globale des prix à la consommation aux États-Unis et dans l’UE s’établissait à 3.1%, tandis qu’au Royaume-Uni, elle a reculé de 4.6% en octobre à 3.9%. Ces chiffres indiquent tous que les hausses agressives des taux ont incité les consommateurs à réduire leurs achats, ralentissant ainsi l’inflation. 

  1. Infléchissement de la politique monétaire des banques centrales 

Après avoir relevé agressivement les taux d’intérêt en 2022, la plupart des banques centrales du monde ont ralenti le rythme des hausses et ont même marqué une pause au dernier trimestre de l’année, dans un contexte de baisse de l’inflation et de craintes de récession. Certains pays, comme la Chine, sont allés plus loin en assouplissant leur politique de taux d’intérêt et en prolongeant les mesures de relance pour stimuler la croissance. Cela a creusé l’écart de taux d’intérêt avec la plupart des économies développées, à l’exception du Japon, et a pénalisé le yuan. Dans le même temps, la politique monétaire accommodante du Japon et l’élargissement de l’écart de taux d’intérêt avec les autres économies développées ont continué de peser sur le yen, qui a enregistré une troisième baisse annuelle face au dollar américain et à la livre sterling, et une quatrième face à la monnaie unique européenne.

Taux d’intérêt à court terme

Source : OCDE

  1. Intégration des facteurs ESG dans le trading de devises 

Au cours des dernières années, les acteurs du marché ont également considéré le cadre environnemental, social et de gouvernance (ESG) comme l’un des critères d’investissement. Bien que les investisseurs n’aient pas encore contribué de manière significative à ces fonds, les actifs sous gestion des fonds durables s’élevaient à environ 3,2 billions de dollars à la fin du premier semestre 2023 à l’échelle mondiale, soit plus du double par rapport au premier semestre 2018.

Actuellement, les facteurs ESG influencent les réserves de change des banques centrales, notamment celles de la Banque nationale tchèque (CNB). Selon ING, la CNB a affecté 3.7% de ses réserves de change aux investissements ESG, tandis que la Banque centrale européenne (ECB) a investi environ 3.5% de son portefeuille dans des fonds verts. D’autres critères à l’étude comprennent l’intégration d’indicateurs ESG par les contreparties de change et les banques afin d’offrir des avantages liés au change, notamment des frais réduits aux clients ayant de bonnes évaluations ESG. De même, les acteurs du marché pourraient choisir de faire affaire avec des banques en fonction de leurs évaluations ESG.

Il n’est probablement pas encore clair à l’heure actuelle quel rôle jouera le facteur ESG dans la performance d’une devise par rapport à une autre. Au vu de la tendance actuelle, les principaux bénéficiaires sont les banques, les entreprises, les institutions financières et les autres acteurs qui suivent le cadre ESG. 

Source : analyse du Morgan Stanley Institute for Sustainable Investing à partir des données de Morningstar

  1. La domination du dollar ralentit dans un contexte de changement géopolitique

Le dollar américain est la devise dominante pour le commerce et les transactions internationales depuis des décennies, mais il a connu pour la première fois une dédollarisation considérable en 2023. Bien que le dollar ait conservé sa domination dans les transactions, son utilisation dans le commerce mondial et les transactions financières a quelque peu diminué. Plusieurs facteurs sont en jeu, que l’on peut globalement répartir entre facteurs économiques et politiques.

Sur le plan économique, les analystes estiment que, si la part du PIB américain dans l’économie mondiale s’est contractée depuis la Seconde Guerre mondiale et s’élevait à environ 25% en 2022, le volume des transactions en dollars américains atteignait le chiffre considérable de 88.5% au deuxième trimestre 2023. En outre, les réserves de change officielles représentaient 59.5%, avec des volumes importants en dollars pour la facturation du commerce, les paiements SWIFT, les prêts transfrontaliers et les titres de créance internationaux, selon la BIS. D’après les analystes, le système financier international actuel, libellé en dollars, favorise les États-Unis, mais n’est pas viable à long terme.

Les facteurs politiques comprennent l’utilisation du dollar comme arme pour promouvoir la politique étrangère des États-Unis ou sanctionner les pays qui ne défendent pas leurs intérêts, ce qui incite certains pays à la prudence face à une dépendance excessive au billet vert. En 2023, nous avons observé d’importants échanges commerciaux bilatéraux en yuan chinois, en rouble russe et dans des devises du Moyen-Orient, telles que le riyal saoudien et le dinar des Émirats arabes unis. En plus du commerce bilatéral, le dollar a également perdu une partie de son influence sur les marchés de l’énergie, où des volumes de ventes considérables ont été réalisés dans d’autres devises.

Dollar américain – réserves et transactions internationales en 2023

Source : internationalbanker.com

En résumé, le dollar américain, représenté par l’indice du dollar (DXY), a reculé l’an dernier après avoir atteint en septembre 2022 un sommet inédit depuis deux décennies. Même si le billet vert ne s’est pas effondré, il a perdu plus de 2.0% face à ses principales devises de contrepartie dans l’indice pondéré par les échanges commerciaux et a chuté de plus de 12% par rapport à son sommet de septembre 2022. 

Performance en 2023 des six devises composant l’indice du dollar américain

Perspectives des marchés des changes pour 2024

La plupart des paires de devises ont évolué dans une fourchette étroite au cours des premiers jours de 2024. Nos perspectives pour les marchés mettent en évidence les facteurs clés suivants, qui détermineront la performance de chaque devise en 2024.

  1. Croissance, inflation et rythme des baisses de taux d’intérêt des banques centrales 

Presque toutes les banques centrales qui ont relevé agressivement les taux d’intérêt au cours des deux dernières années devraient infléchir leur politique et abaisser leurs taux cette année, alors que la croissance ralentit et que les craintes de récession s’intensifient. La performance des différentes devises dépendra du rythme de la croissance économique, qui pourrait influer sur l’inflation dans un sens ou dans l’autre, des banques centrales qui maintiendront leurs taux élevés plus longtemps et de celles qui céderont les premières.

Parmi les grandes économies, les analystes s’attendent à ce que l’Union européenne plonge en récession au début de cette année, tandis que la croissance au Royaume-Uni devrait rester faible, ce qui signifie que les taux d’intérêt commenceront probablement à baisser dès le premier trimestre 2024. De son côté, l’économie américaine a progressé à un rythme annualisé de 4.9% au troisième trimestre, principalement grâce à un marché du travail solide et à une consommation vigoureuse. Même si les traders s’attendent à ce que la Fed baisse ses taux en mars, il semble plus probable que les décideurs maintiennent les taux à leurs niveaux actuels jusqu’en mai.

Un sondage Reuters auprès d’économistes prévoit une croissance du PIB américain de 1.2% en 2024, alors même que les avis sont partagés sur la question de savoir si les hausses agressives des taux décidées par la Réserve fédérale en 2022 et 2023 entraîneront une contraction économique, provoquant des baisses de taux et un affaiblissement du dollar américain. Toutefois, Morgan Stanley ne prévoit pas de récession. La banque d’investissement s’attend plutôt à ce que la Réserve fédérale maintienne des taux d’intérêt élevés jusqu’à l’année prochaine.

Dans le même temps, Deloitte s’attend à ce que la Banque du Canada s’aligne sur la Fed et réduise ses taux d’intérêt cette année. Cependant, les baisses de taux pourraient intervenir plus rapidement que prévu après une contraction de 1.1% de l’économie canadienne au troisième trimestre 2023, la première depuis la baisse annualisée de 0.1% au quatrième trimestre 2022. L’inflation s’est maintenue à 3.1% et le taux de chômage s’établissait à 5.8% en novembre, ces deux chiffres étant inchangés par rapport au mois précédent.

Inflation des prix à la consommation

Source : Refinitiv, FT

  1. Perspectives géostratégiques 

Les perspectives reposent sur les événements géopolitiques et les arbitrages politiques, qui entraînent une volatilité des devises. Selon Ernst & Young, les événements actuels en Europe et au Moyen-Orient ont considérablement accru le risque d’escalade des conflits cette année. De plus, le nombre de pays qui se rendront aux urnes en 2024 est le plus élevé de ces dernières années, ce qui augmente le risque de surprises géopolitiques. Parmi les autres événements géostratégiques figurent la course entre les pays pour innover dans le domaine de l’IA et la réguler, l’un des principaux enjeux de la relation entre les États-Unis et la Chine, ainsi que la navigation dans un monde multipolaire, où des pays tels que l’Inde, la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud et le Brésil renforcent leur influence dans les affaires internationales.

Selon JP Morgan, les perspectives d’un rebond de l’euro en 2024 sont faibles, car la région est au bord de la récession et les taux d’intérêt restent dans la zone restrictive, après que la BCE a relevé le taux des opérations principales de refinancement à un plus haut depuis plusieurs décennies, à 4.5%.

La banque d’investissement a des perspectives similaires pour la livre sterling en 2024. Elle s’attend à ce que l’économie britannique connaisse une inflation persistante, tandis que la croissance ralentira. Elle souhaite observer dans quelle mesure l’orientation de la politique monétaire de la Bank of England aura une incidence sur l’inflation, la croissance et le marché du travail avant que les décideurs ne se tournent vers des baisses des taux d’intérêt.

Concernant le yen japonais, JP Morgan estime que des problèmes structurels pèseront sur la devise asiatique cette année. Cependant, la banque s’attend à ce que des facteurs à court terme, tels que l’évolution relative des taux directeurs, poussent la devise à la hausse au second semestre, même si elle estime que les gains du yen resteront modestes en raison de sa tendance baissière sous-jacente à long terme.

Prévisions de JP Morgan pour les principales paires de devises en 2024

Prévisions forex pour 2024 d’autres banques et analystes des devises

AUD/USD - Perspectives haussières, avec un objectif attendu de 0.76-0.78 au premier semestre 2024, contre 0.6810 à la fin de 2023.

USD/CAD - Prévision haussière à 1.31 à la mi-2024, avec un potentiel de hausse supplémentaire jusqu’à 1.42 en novembre 2024.

GBP/USD - Perspectives baissières, avec un objectif de 1.11 à la mi-2024, contre 1.2723 à la fin de 2023.